Shoujo Kakumei Utena

Il était une fois, il y a bien des années, une petite princesse; et elle était fort triste car son père et sa mère venaient de mourir. Devant la princesse apparut alors un prince en voyage, chevauchant un destrier blanc. Il arborait un port royal et un doux sourire. Le prince enveloppa la princesse d'une étreinte à l'odeur de rose, et essuya les larmes de ses yeux.

"Petite princesse," dit-il "qui supporte seule un si lourd chagrin. Ne perds jamais cette force et cette noblesse, même en grandissant. Prends ceci en souvenir d'aujourd'hui."
-"Nous rencontrerons-nous à nouveau?"
-"Cet anneau te mènera à moi un jour."

L'anneau que lui donna le prince était peut être une bague de fiançailles. Tout cela était fort bien, mais il l'impressionna tant, qu'elle décida qu'un beau jour elle deviendrait un prince elle-même... Mais était-ce vraiment une bonne idée?

Kunihiko IkuharaC'est sur cette narration toute droit sortie d'un conte de fée que s'ouvre le monument surréaliste de l'animation qu'est Shoujo Kakumei Utena, connu en occident sous le titre Utena, la fillette révolutionnaire. Avant d'élaborer plus avant sur une série qui aura autant marqué le monde de l'animation par son superbe style graphique que par la richesse et la complexité de ses thématiques, un mot est nécessaire sur son créateur. Kunihiko Ikuhara est donc un réalisateur d'animation japonais, né en 1964, dont l'excentricité et le goût pour le symbolisme ne sont plus à démontrer. Son travail le mieux connu est la réalisation de nombreux épisodes de la première saison de Sailor Moon, en 1993; il devient directeur d'animation pour les trois saisons suivantes. Lassé du peu de liberté artistique que lui laisse la TOEI, il fonde en 1996 un collectif d'artistes nommé Be-Papas, regroupant entre autre la mangaka Chiho Saito , ou encore Hasegawa Shinya, un ancien animateur d'Evangelion. C'est de ce collectif qu'est issue Shoujo Kakumei Utena, diffusée en 1997, simultanément sous forme de série animée (réalisée par le studio JC Staff) et de manga. Parfois considérée comme "l'Evangelion du genre shoujo", Utena décroche un succès certain, jusqu'à remporter le prix de la meilleure série animée au festival d'animation de Kobe 97. En 1999, paraît un film basé sur Utena, "Adolescence Mokushiroku"; après sa sortie le collectif sera dissout. Ikuhara écrit par la suite plusieurs mangas; il ne réalisera alors plus de série animée ou de film durant près de 12 ans. En 2011, il revient à la réalisation pour produire Mawaru Penguindrum, qui bien que sans lien scénaristique avec Utena reprend nombre de thèmes et de métaphores visuelles chers à Ikuhara. Début 2015 est sortie sa troisième série, Yuri Kuma Arashi. Comme ces deux dernières séries méritent leur propre article, il est temps de revenir à notre sujet du jour, le magnum opus d'Ikuhara, à savoir les 39 épisodes et le film d'Utena.

Utena et AnthyUtena Tenjou est une jeune fille qui a reçu, juste après la mort de ses parents, une bague ornée d'une rose, de la part d'un mystérieux "prince". Animée du désir de le retrouver, ses pas la conduisent à devenir une élève de l'Académie Ohtori. L'attitude du prince ayant fortement marqué la petite fille qu'était Utena, elle a décidé de devenir elle-même un "prince" plutôt qu'une demoiselle en détresse, d'où son attitude de garçon manqué et son obstination à porter un uniforme masculin. Utena découvre vite que les membres du conseil des élèves d'Ohtori sont tous également porteurs d'une bague au sceau de la rose, laquelle donne le droit de participer à une série de duels dans l'arène située au coeur d'une étrange forêt, derrière l'école. Le champion des duels devient le maître de la "Fiancée de la Rose", une jeune fille aussi effacée que mystérieuse, nommée Anthy Himemiya. Etre le "fiancé" d'Anthy donnerait le pouvoir de "révolutionner le monde", bien que la nature de cette révolution semble assez vague aux yeux des intervenants. Révoltée par le traitement abusif que l'arrogant Saionji, le champion actuel, réserve à Anthy, Utena s'empresse de le défier, et de le vaincre, devenant de fait la "fiancée" d'Anthy. Cette  irruption d'Utena dans les intrigues du conseil des élèves la mèlera aux sombres secrets de l'école; car tous semblent avoir une bonne raison de révolutionner le monde (quoique cela puisse signifier). Chacun pour des motivations qui lui sont propres, les membres du conseil des élèves défieront tour à tour notre héroïne en duel tandis qu'elle se rapproche peu à peu d'Anthy.

Un mystérieux chateau flotte au dessus de l'arène Le fil rouge de l'histoire est plutôt simple à suivre: chaque épisode présente un nouveau duelliste (ou revient sur un nouvel aspect d'un personnage déjà présenté), et ses raisons de vouloir -ou non- gagner Anthy Himemyia et donc de défier Utena. L'histoire se découpe en trois arcs narratifs: le premier se concentre sur les membres du conseil des élèves, le suivant, "la Rose Noire", nous plonge dans la psyché tourmentée de personnages secondaires associés à chacun des duellistes de l'arc précédent; enfin le dernier arc dit de "la fin du monde" voit le principal antagoniste de la série se dévoiler, et pousser les différents membres du conseil des élèves à défier à nouveau Utena, alors qu'approche inexorablement le jour de cette fameuse "révolution du monde".

Conseil des élèvesCe schéma très basique "un épisode-un duel" masque le réel intérêt, et la réelle complexité de la série. Shoujo Kakumei Utena est en effet une oeuvre portée par ses personnages, et les duels ne sont finalement que le prétexte à l'analyse des membres du cast, leurs conflits intérieurs et leurs mentalités souvent torturées. De Touga, le président du conseil séducteur et manipulateur, à Juri, championne d'escrime de l'école et lesbienne en proie à des sentiments refoulés, en passant par Nanami, atteinte d'un sévère brother complex envers le premier, la série aime à jouer avec nos premières impressions, et dévoile peu à peu de nouvelles facettes, pas forcément reluisantes, des différents protagonistes.

Le pouvoir de révolutionner le mondeEn cela Utena respecte à la lettre l'esprit des grands Shoujo, en centrant sa narration sur l'exploration des sentiments tourmentés de personnages variés en proie aux questionnements de l'adolescence. Mais Utena est également une déconstruction du genre. Les drames personnels des protagonistes sont souvent entrecoupés de séquences déjantées marquées du sceau de l'absurde et de l'autodérision, néanmoins pertinentes avec le propos général. Ainsi le personnage de Nanami, que son introduction semble destiner au rôle de "la fille populaire et désagréable" de l'académie Ohtori se retrouvera victime des plus improbables situations, du fait de ses plans souvent foireux pour nuire à Anthy.  Et si la romance figure bien au menu, les relations (ou désirs de relations) sont pour la plupart teintées de reflets malsains, certaines étant incestueuses et/ou abusives. Les références à la sexualité sont souvent implicites, mais omniprésentes. Le concept du "Prince", fantasme d'un amant parfait au service de ces dames, se retrouve cruellement perverti par les actions des personnages souhaitant incarner ou retrouver cet idéal.

Prince UtenaUtena a souvent été qualifié d'anime féministe et transgenre. L'héroïne, malgré ses cheveux rose bonbon, s'habille en garçon, se bat en duel à l'épée, et cherche à devenir un "prince", avatar masculin du conte de fée s'il en est. Dans la lignée d'une Lady Oscar ou de certaines magical girls, Utena refuse le rôle auquel la borne sa condition et tente de maîtriser son propre destin. D'ailleurs, les rares fois où elle se comporte de manière stéréotypiquement féminine sont situées à des moments de doute et de remise en question, et correspondent pour elle à une position de faiblesse. A l'opposé, Anthy Himemiya est entièrement objectifiée: elle est le prix des duels, et obéit inconditionnellement à la personne à laquelle elle est fiancée. La relation entre Utena et Anthy, qui évolue peu à peu de l'amitié vers la romance représente donc pour cette dernière une forme de libération. Sans oublier Juri, explicitement lesbienne (la relation Utena/Anthy reste quand à elle assez implicite), qui est sans conteste l'un des meilleurs personnages de toute la série. La complexité des différents protagonistes - masculins comme féminins- joue en faveur d'Utena et en fait l'une des oeuvres les plus LGBT de toute la japanimation.

Bienvenue a OhtoriUne grande part de l'ambiance particulière de Shoujo Kakumei Utena tient à son esthétique visuelle. Le design général est très marqué "Shoujo des années 90", avec ses personnages impossiblement élancés, aux longs cheveux multicolores flottant au vent tandis que des motifs floraux saturent le background. Certes, c'est un peu déroutant lorsque l'on s'est habitué à des anime plus modernes, et certains seront carrément rebutés par ce style souvent associé -à tord mais c'est un autre débat- à des histoires romantiques gnan-gnan pour lycéennes. Cependant, l'esthétique est très soignée, certains décors sont superbes et fourmillent de détails, et il ne m'a fallu que deux ou trois épisodes pour que la fascination exercée par l'aspect surréaliste de la série emporte mon adhésion. J'espére que vous aimez les roses, car ce motif-clé envahit l'écran tout au long des 39 épisodes. Une grande part des thématiques développées par la série sont transmises par des symboles visuels. Il est certainement possible de soumettre chaque plan ou presque à une analyse détaillée et d'y déceler de nouveaux messages à chaque visionnage. Kunihiko Ikuhara, lui, aime à troller son public en restant évasif sur la signification des symboliques employées, laissant les spectateurs décider pour eux-mêmes si tel ou tel élément est placé là dans un but précis où simplement parce qu'un animateur trouvait ça joli.

Kashira,kashira, gozonji kashira?Le recyclage d'animation est très fréquent dans la japanime, et Utena ne fait pas exception; on peut même dire que la série utilise extensivement ce procédé. Là où c'est remarquable, c'est que l'anime utilise cette cheapness pour l'intégrer à sa narration: chaque épisode est ainsi marqué par des leitmotiv qui rythment les différentes phases du récit. Le plus fameux est la séquence introductive de chaque duel, montrant Utena entrer dans la forêt, monter l'interminable escalier menant à l'arène, et subir une séquence de transformation très magical girl, le tout sur le très classe thème "Zettai Unmei Mokushiroku" qui se gravera dans votre mémoire pour l'éternité. Un autre élément récurrent est l'utilisation des filles du théâtre d'ombres: semblant hors de l'histoire, ces personnages n'apparaissent que sous forme d'ombres projetées sur un mur. Une fois par épisode (généralement juste avant le duel), elles interviennent pour jouer une scène en apparence absurde, mais qui constitue le plus souvent un commentaire sur les évènements en cours.

Vous reprendrez bien quelques roses?L'OST d'Utena a été composée pour l'essentiel par Shinikichi Mitsumune; cependant J.A. Seazer, acteur et compositeur japonais qui réalisa des musiques de films particulièrement étranges dans les années 60 à 80, a fortement participé à l'écriture des thèmes vocaux accompagnant les duels. En effet, si Zettai Unmei Mokushiroku introduit invariablement chaque duel de la série, les affrontements en eux mêmes sont tous accompagnés d'un thème musical différent, où les choeurs épiques sont de mise. Les paroles de ces chants de duel paraissent souvent des collections de mots très aléatoires, mais il est la plupart du temps possible d'y trouver un rapport avec les motivations ou la personnalité du duelliste en train d'affronter Utena. A ces thèmes s'ajoutent les compositions plus standard accompagnant le reste de la série, elles aussi de très bonne facture. L'OST d'Utena est donc particulièrment riche et contribue considérablement à l'ambiance générale de la série.

Expliquez. Vous avez quatre heures.Le film tiré de la série, sorti en 1999, est quand à lui l'un des plus grands WTF de la japanime. Imaginez qu'on part d'une série de 39 épisodes déjà bien surréaliste et chargée à ras bord de symbolisme, et qu'on condense le tout en 1h30. L'histoire du film est un genre de reboot de l'anime, mais contient des différences notables: la relation amoureuse entre Utena et Anthy est explicite, le rôle de Touga vis-à-vis d'Utena est entièrement différent, le principal antagoniste de la série y est relégué au rang de bouffon grotesque, et la place de certains personnages est amoindrie au point qu'il est nécessaire de bien connaître la source afin de comprendre leurs interventions. Et surtout, le symbolisme y est exploité puissance 1000, au point que, vers la moitié du film, l'intrigue qui jusque là suivait peu ou prou la série originale laisse place à une métaphore visuelle étendue dont l'objectif final est la libération d'Anthy et d'Utena de l'emprise néfaste de l'académie Ohtori. Et à un moment, Utena se transforme en voiture. Voilà, voilà. Visuellement, le film est absolument superbe, et l'ost reprend nombre de thèmes musicaux de l'anime. Malgré son caractère incompréhensible, Utena- Adolescence Mokushiroku mérite d'être visionné après la série (et surtout pas avant, si vous tenez à votre santé mentale), dont il complète à sa façon les thématiques.

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En conclusion, bien des choses resteraient à dire sur Shoujo Kakumei Utena. Véritable déconstruction du genre shoujo, monument féministe icônique chargé de symbolisme, Utena est sans conteste l'une des oeuvres les plus fascinantes qu'a produit l'animation japonaise. Certes, son esthétique surréaliste et l'obsession du réalisateur pour les métaphores alambiquées ne seront pas du goût de tous; cependant cette série est un must-see pour tous ceux qui souhaitent posséder une vue d'ensemble de ce que ce média a à offrir. Kunihiko Ikuhara est devenu grâce à Utena un réalisateur d'anime incontournable... Ses deux autres oeuvres majeures seront elles à la hauteur de leur glorieuse grande soeur? Nous nous attaquerons à cette épineuse question dans le prochain article!

Le prochain épisode de ce "triptyque Ikuhara", s'intéressera donc à Mawaru Penguindrum. Nous y parlerons de pingouins et du concept de destin, le tout en mangeant des pommes. D'ici là, apportez au monde la révolution!